1981

11 mai 1981

J’ai encore la tête dans des nébuleuses vapeurs. La fête d’hier soir est dès à présent entrée dans la légende des soirées où j’ai quasiment tout oublié… Si ce n’est la raison de la fête. Et encore.
Il va quand même falloir aller au boulot ce matin. Avec déjà deux heures de retard. Ils avaient raison en face, nous sommes déjà devenu laxistes et à moitié Jean-Foutre ! Quel pied !
Il est déjà si tard que le courrier est déjà passé. Je sors le chercher encore en caleçon, la barbe hirsute et le regard vitreux. Si y’a une seule facture ou un PV… Mon estomac sera dans l’obligation de rendre les dons qu’il a reçu la veille.

Une seule lettre. Avec au bas mot deux cents quarante huit timbres… Des faciès étranges, des animaux exotiques et des formes architecturales issues d’un cerveau malade de type à catogan et chemise à jabot. Bref, une lettre qui semble venir de l’autre bout de la planète.

J’ouvre le papier qui sent l’azote. Comment un papier peut-il sentir l’azote ? Et comment je peux reconnaître l’odeur de l’azote vu que je n’ai absolument aucune idée de l’odeur de l’azote. Mais lorsque j’ouvre la lettre, j’ai la certitude que cette odeur est.. azotée ! Et encore je dis ça, mais je crois que je n’avais pas beaucoup de certitude à l’ouverture de cette lettre à l’odeur chimique si ce n’est que je n’avais vraiment pas envie d’aller au boulot ce matin là… Et merde ! C’est vrai… J’ai rendez-vous avez le gland du service R.H en plus. Mon départ à la retraite ? Tss… Voilà. Cela serait plus proche de mes certitudes ce matin là. Mais passons. J’ouvre cette lettre à l’odeur non traditionnelle.

… Cela dit… C’est quoi la tradition pour une odeur ?

Bon bref.

Donc je tombe immédiatement sur une photo. Une charmante jeune fille. Et là mes sourcils réussissent alors, j’en suis persuadé, un véritable exploit physiologique en se haussant deux fois chacun. Une personne qui hausse un sourcil d’étonnement le hausse de façon soit très légère, soit très marquée. Là. Moi. Je les ai hissé les deux, deux fois plus que leur capacité habituelle. Qu’elle soit charmante n’était en rien une surprise. Tout le reste l’était par contre. Elle a toujours été charmante. Voir même la plus charmante qu’il m’ait été donné de voir. Non le premier truc étrange c’est qu’elle soit encore jeune fille. La dernière fois que je l’avais vu, nous avions sensiblement le même âge. Moi, j’avais pris mes 50 ans dans la poire depuis. Elle… Nettement moins ! Pourquoi elle était toujours charmante jeune fille ? Enfin tant mieux pour elle dans l’absolu… Mais du coup la vraie question devrait être «  pourquoi j’ai l’air d’un vieux con gras & aigri moi ? ».

La date de la photo, en bas en droite… 7 mai 2012. 2012 ?! Mes sourcils sont sortis de ma boite crânienne et ont décidé de montrer leur ton dubitatif directement sur le plafond.

Ce qui achève ma certitude de déclarer cette journée comme vraiment étrange reste la ligne écrite de sa main (à l’encre azotée très probablement) :

« Magne toi, je suis parti devant…»

Bon. Et bien je vais démissionner deux semaines avant mon départ en retraite. J’ai du boulot visiblement. Je vais commencer par acheter un peu d’azote. Et une nouvelle paire de sourcils évidemment…

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Chut !

Chez Chantal, on chuchote. Pourquoi ? je ne sais pas … Mais on y chuchote. Enfin Chantal aimerait qu’on y chuchote. Chantal est folle. Elle m’a demandé de rester à cette soirée.

J’aime le bruit. J’aime les gens énervés et exubérants. La seule évocation d’un bouddhiste ou autre cultiste du Zen me donne l’irrépressible envie de coller une mandale. Et une qui fait du bruit. Et si dans sa grande sagesse, ce clown me lance un « l’amour est dans la compréhension d’autrui et la paix intérieure permet d’atteindre… » …   Bref, s’il commence une phrase de cet acabit, il ne la finira évidemment jamais et il recevra la petite sœur sur l’autre joue.

Je n’aime pas le silence, le chuchotement et les pas de loups. Et la personne cherchant à me prouver avec sa prétendue pertinence que cela cache un mal-être ou autre « envie d’occuper l’espace »… ressemble immédiatement à mes yeux à un moine bouddhiste et fait la connaissance immédiate avec ma main déployée. Le clac de la baffe devrait plaire à Chantal. La baffe est le chuchotement de la bagarre.

Chez Chantal, on chuchote. Mais plus personne ne me chuchote. Le dernier qui m’a susurré un truc à l’oreille a mangé une porte de frigo. Je pense qu’ils se méfient tous maintenant… Cela dit, ironiquement, il a eu le nez qui chuchotait pendant quelques heures.

Chez Chantal, on chuchote. Les autres le font et moi j’y habite.

Le train se cachera trois fois pour pleurer…

Je rentre chez moi. J’ai la tête déjà à ma soirée. Evitez la télé, squattez l’ordinateur, évitez les chips, faire chute la réserve de chocolat. Ouais, en voilà une bonne idée : Ordi Chocolat !

J’ai pris un train à un horaire différent. Et quelle différence !
Quelque chose comme cinq fois moins de monde. Affluence ou pas, je fais comme d’habitude : Mon casque intensément vissé aux oreilles, des gens relativement énervés hurlant dedans. Visiblement les musiciens que j’écoute ont eux, manger des chips devant la télé et cela les contrarie de façon fort bruyante.
Mes yeux, eux, sont plongés dans mon nouveau livre. Une histoire de pingouins, de drogue et de Dunkerque. Je ne comprends absolument rien. Rien d’inhabituel donc.

Par contre, et cela je le comprends immédiatement, il y’a quelque chose qui cloche. Quelque chose veut me faire sortir de mon cocoon. Si je lève les yeux, je suis intimement persuadé que je suis foutu. Fini les pingouins, drogue et rêve de chocolats !

Je ne lève pas complètement les yeux. Pas con ! Prétextons un réajustement de mon casque pour analyser la situation et l’environnement ambiant.
Une femme ! Zut… Ça va être un truc compliqué.
Bon allez. Des fois, il faut être fort et se jeter l’eau…

Je regarde cette femme.
Et merde… Elle pleure.

Bon pas de panique. Tout n’est pas encore foutu. Je peux encore m’en sortir.
Si ça se trouve, elle pleure de rire ! Elle pense encore à cette incroyable blague racontée par un collègue de bureau à propos d’un canard travaillant sur un chantier de construction. Il tombe de très haut et s’écrase lamentablement. Quand un policier arrive et demande ce qui a bien pu se passer sur ce chantier, le canard marmonne « je ne sais pas, je viens d’arriver ici ».

Bon ok… Cette blague est excessivement drôle, j’en conviens, mais de là à en pleurer !
Non ça doit être autre chose. Une poussière ? Ça fait quand même une sacrée putain de poussière pour provoquer autant de larmes. Elle ne se cache même pas en plus !

Et la décence alors ?
Heureusement je descends à la prochaine. Je range toutes mes affaires en me concentrant intensément sur le fond de mon sac et me rue enfin au niveau de la porte de sortie, de secours.

Lorsque le train arrive en gare, je lance un pied vers l’extérieur et… Non ! Si ça se trouve, ce n’était ni une blague, ni une poussière, ni le choc du petit orteil sur un angle de table. Ça… Ça fait horriblement mal ok… Mais quand même !
Je reviens sur mes pas et pose juste un paquet de kleenex qui est sorti de je ne sais où, avant de repartir. Enfin… avant d’essayer de le faire.

Elle a relevé ses yeux embrumés vers moi et dans un demi sourire m’a glissé un léger « merci ».
Cette fragile créature n’avait pas besoin de moi mais j’eue subitement l’envie viscérale de sécher ses larmes avec mes faibles moyens.

Le bip du train ressemble à mon ordinateur et la porte qui se referme fait un bruit de chocolat. Ne me demandez pas comment, je ne me l’explique pas.

8 ans plus tard, ce train, je n’en suis toujours pas redescendu.

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Ne pas pleurer, ne pas craquer. Une fois à la maison, tout lâcher, tout évacuer. Mais d’ici là, ne pas craquer, ne pas pleurer.
… Et merde !

Stupide ! Tu pleures ! De toute façon, je m’en fiche si on me voit !
On me voit ?

Allez reprend toi espèce de cruche ! Non… Ok, on ne me voit pas. Enfin je crois, de toute façon, ça change rien, je m’en fiche hein ? Allez, pense à autre chose, contrôle toi.

Ah si… Il m’a vu. Et il s’en fiche ! Il s’en fiche que je pleure ! Il n’a pas pu que je pleurais alors. Non pas que ça soit important, vu que je m’en fiche qu’on me voit pleurer. Il m’a vu non ? Puisque cela ne se voit pas, autant arrêter de pleurer ! Logique !

Faites que tout le monde descende à la prochaine station parce que cela n’a pas l’air de vouloir s’arrêter . Il descend. Ils descendent. Bien. Bon débarras. Il n’a pas vu. Ils m’ont pas vu.

… Ah si. Il a vu.

« Merci » Faites qu’il ne descende pas.

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Mais qu’ils sont bêtes les jeunes de nos jours !
Mais vas y corniaud ! Tu vois pas qu’elle pleure et qu’elle aimerait bien un peu de sollicitude.
Et toi, c’est pas grave si cela se voit !

Ah, il se lève le grand dadet ! Mais… Non ! Ne descend pas !

Bon, faut s’occuper de tout.

– Jeune homme ?
– Oui ?
– Vous avez fait tomber votre paquet de kleenex.
– Mais je n’ai pas de …
– Si, si… Je l’ai vu. Tenez, cela peut toujours servir.
– Merci monsieur et vous avez raison…

Ah ben quand même !
Mais qu’ils sont bêtes les jeunes de nos jours.

Fugue

Je m’appelle Fugue et vous ne m’aurez jamais.

Sauf si vous courrez plus vite.
Ou avec une voiture.
Ok, si vous bloquez la route ptete aussi…

Bon ok ! Je suis dans la merde. Vous allez me rattraper.
Je me serais appelé Grande Evasion, vous pourriez toujours courir ! Je vais mûrir un peu, gagner en expérience… Petite fugue deviendra grande.
Et là ! Vous ne m’aurez jamais !

Sauf si vous avez prévu le coup évidemment.

Je vais donc y rester toute ma vie dans cette ville pourrie ?!

Mon nom

J’avais oublié de vous dire mon nom.
Donc si vous pouviez me le dire, vous seriez bien aimable.

Ben oui, mon nom ! Pourriez-vous me donner mon nom je vous prie ?
Mais qu’est-ce qu’il ne comprend pas celui là ? C’est pourtant pas sorcier !

Oui monsieur, j’ai oublié de vous dire mon nom donc je vous demande si vous pouviez me le donner. Mon nom.
Évidemment que je suis sérieux et évidemment que j’ai oublié mon nom ! Pourquoi je vous le demanderai sinon ? Donc, encore une fois, voulez-vous bien me donner mon nom s’il vous plait ? Oui ?
Oui voilà… Voilà aussi pourquoi j’ai oublié de vous dire mon nom. Effectivement.

Arthur ?
Vous avez dis un nom au hasard hein ? Pire, vous m’avez donné le votre. Bon ok. Va pour Arthur. Mais vous n’en aurez pas besoin vous de nom ? Non ? Bon…

Alors excusez-moi ! J’avais oublié de vous dire mon nom… C’est Arthur !
Ah ? Comme vous ? Comme le monde est petit !

En retard !

ça part toujours d’un quotidien très normal.

Il est normal que cet oeuf cuise en dix minutes. A la limite en huit.
Mais en cinq, c’est vraiment n’importe quoi !
Pourtant celui ci est sorti de l’eau en proclamant que cinq minutes dans une eau si chaude, cela suffisait.

Je me doutais bien que la tartine allait elle aussi faire des siennes. A force de lire la théorie sur Murphy, forcément elle a voulu passer à la pratique.
Mais le coup de la panne de réveil, ça je ne m’y attendais pas de sa part. Lui si fidèle !

Cela aurait du être un petit déj’ normal. Mais personne ne va me croire au boulot quand je vais leur expliquer la raison de mon retard…